Les managers sont-ils les grands oubliés du changement ?

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Lorsqu’une entreprise se transforme, toute l’attention se porte naturellement sur les collaborateurs. Comment vont-ils accueillir la nouvelle organisation ? Adopter les nouveaux outils ? Modifier leurs habitudes ? Accepter l’incertitude ? Entre la vision stratégique décidée au sommet et la réalité vécue sur le terrain se trouve pourtant un acteur dont on exige énormément sans toujours mesurer ce qu’il traverse lui-même : le manager. Il doit expliquer le changement, rassurer, maintenir l’engagement et préserver la performance alors qu’il peut partager les mêmes doutes que son équipe. À force de considérer les managers uniquement comme les relais de la transformation, les entreprises risquent d’oublier qu’ils en sont aussi les premiers exposés.

Acteur, relais… et lui-même impacté par le changement

La position du manager est singulière parce qu’elle concentre plusieurs responsabilités parfois contradictoires. Il est acteur de la transformation puisqu’il doit traduire les décisions en actions concrètes. Il en est le relais puisqu’il lui revient d’en expliquer le sens, de répondre aux interrogations et d’accompagner l’appropriation par son équipe. Mais il est également directement concerné par une évolution dont il ne maîtrise pas nécessairement tous les contours. Cette triple position crée une tension rarement prise en compte dans les plans de transformation. Comment défendre avec conviction une orientation à laquelle on n’a été que partiellement associé ? Comment expliquer une nouvelle organisation lorsqu’on ne dispose pas encore de toutes les réponses ? Comment rassurer sur l’avenir lorsque son propre poste, son périmètre ou ses responsabilités sont susceptibles d’évoluer ?

Le paradoxe est d’autant plus fort que les inquiétudes des collaborateurs convergent naturellement vers le manager. Évolution des métiers, avenir de l’emploi, redistribution des responsabilités, nouveaux outils, changements d’équipe : il devient le premier interlocuteur de proximité sur des sujets auxquels la direction elle-même n’a parfois pas encore apporté de réponses définitives. Le manager doit alors exercer une forme de leadership particulièrement exigeante : reconnaître l’incertitude sans alimenter l’inquiétude, donner une direction sans prétendre tout savoir et maintenir la confiance sans promettre ce qu’il ne maîtrise pas.

Transformer l’entreprise tout en continuant à la faire tourner

Une transformation organisationnelle possède une caractéristique redoutable : elle ne remplace pas immédiatement l’activité quotidienne, elle vient d’abord s’y ajouter. Les clients continuent à attendre, les objectifs commerciaux demeurent, les opérations doivent fonctionner et les équipes ont toujours besoin d’être accompagnées. Le manager doit donc piloter simultanément l’entreprise d’aujourd’hui et contribuer à construire celle de demain. Aux responsabilités habituelles s’ajoutent des réunions, du reporting, l’accompagnement individuel des collaborateurs, l’appropriation de nouveaux outils et la résolution des difficultés générées par la transition.

C’est ici que l’injonction au changement peut devenir dangereuse. Beaucoup d’organisations ajoutent des responsabilités nouvelles sans retirer les anciennes. Elles demandent davantage de disponibilité, de pédagogie, d’écoute, de coordination et d’adaptation tout en maintenant les mêmes objectifs et les mêmes contraintes opérationnelles. Or le temps, l’attention et l’énergie managériale ne sont pas extensibles. L’épuisement ne provient donc pas nécessairement d’un rejet du changement, mais d’une équation devenue impossible à tenir : transformer davantage sans disposer de davantage de marge de manœuvre. Une entreprise peut alors réussir son planning de transformation tout en fragilisant ceux dont elle dépend précisément pour le mettre en œuvre.

On ne peut pas demander aux managers de donner du sens à ce qu’ils découvrent en même temps que les autres

Dans de nombreuses transformations, la communication est pensée prioritairement pour l’ensemble des collaborateurs. Cette volonté de transparence peut conduire à une erreur : informer les managers au même moment que leurs équipes, puis attendre d’eux qu’ils soient immédiatement capables de répondre aux questions. Le manager découvre alors une décision en réunion ou par email et doit, quelques minutes plus tard, l’incarner auprès de ses collaborateurs. Cette situation fragilise sa crédibilité autant qu’elle nourrit son propre sentiment d’insécurité.

Donner aux managers un temps d’avance ne signifie pas créer une information à deux vitesses. Il s’agit de leur permettre de comprendre les intentions, les conséquences opérationnelles, les zones encore incertaines et les réponses qu’ils peuvent apporter avant de jouer leur rôle de relais. Des temps d’information spécifiques et réguliers leur donnent les moyens d’anticiper les interrogations plutôt que de les subir. Mais informer ne suffit pas. Lorsque les décisions concernent directement leur activité, associer les managers à leur conception permet de faire remonter les contraintes du terrain, d’améliorer les solutions envisagées et de restaurer une part essentielle de maîtrise sur le changement. Le manager ne devient alors plus seulement celui qui « fait passer » une transformation décidée ailleurs : il contribue à la rendre praticable.

Le manager n’a pas vocation à absorber seul toutes les tensions

Parce qu’il représente le premier niveau de proximité, le manager peut devenir une sorte d’amortisseur organisationnel. Les inquiétudes remontent vers lui, les exigences descendent jusqu’à lui et les contradictions du projet se rencontrent à son niveau. Cette fonction d’interface est indispensable, mais elle peut créer un profond isolement lorsqu’aucun espace n’est prévu pour déposer les difficultés, confronter les expériences et rechercher collectivement des solutions. Or accompagner ceux qui accompagnent devrait constituer une composante à part entière de toute transformation.

Les échanges entre pairs constituent à ce titre un levier particulièrement précieux. Groupes de codéveloppement, partages de pratiques ou analyses collectives permettent de constater que certaines difficultés ne sont pas individuelles, de mutualiser les réponses et de retrouver des marges de manœuvre. La formation joue également un rôle essentiel lorsque le changement confronte les managers à des situations pour lesquelles leur expérience passée ne suffit plus : annoncer une décision difficile, gérer les résistances, répondre sans disposer de toutes les réponses ou maintenir la cohésion dans une période d’incertitude. Développer ces compétences ne revient pas à demander au manager de devenir invulnérable. Il s’agit au contraire de lui fournir les ressources nécessaires pour exercer son rôle sans absorber seul toute la pression du système.

La meilleure prévention consiste parfois simplement à retirer quelque chose

Les organisations répondent volontiers à une difficulté managériale en ajoutant un dispositif : une formation supplémentaire, un nouveau rituel, un accompagnement, un outil ou une réunion. Ces réponses peuvent être pertinentes, mais elles partagent toutes le même défaut lorsqu’elles ne s’accompagnent d’aucun arbitrage : elles consomment encore du temps. Prévenir réellement l’épuisement managérial suppose donc d’accepter une question beaucoup plus inconfortable : qu’allons-nous arrêter, réduire ou reporter pour permettre aux managers de conduire cette transformation ?

Adapter temporairement la charge, revoir certaines priorités, réduire certains objectifs ou renforcer ponctuellement les ressources disponibles ne constitue pas un renoncement à la performance. C’est reconnaître que transformer demande un investissement organisationnel réel. Une entreprise qui prétend changer profondément sans dégager de temps pour le changement finit souvent par financer sa transformation avec l’énergie de ses managers. À court terme, cette stratégie peut donner l’impression d’aller vite. À plus long terme, elle menace précisément la performance globale et durable que la transformation était censée renforcer.

Avant d’accélérer la transformation, regardez vos managers

Les dirigeants disposent ainsi d’un indicateur particulièrement révélateur de la santé d’une transformation : l’état de leur ligne managériale. Des managers qui ne savent plus quoi répondre, multiplient les heures, absorbent les tensions, perdent leur capacité à prioriser ou commencent à se désengager ne constituent pas simplement un problème RH. Ils signalent potentiellement que l’organisation demande davantage de changement qu’elle n’a créé de capacité pour l’absorber.

Préserver les managers ne signifie donc pas ralentir la transformation. C’est au contraire augmenter ses chances d’aboutir. Ils sont ceux qui transforment une intention stratégique en comportements quotidiens, qui donnent du sens lorsque les repères bougent et qui maintiennent le collectif lorsque l’incertitude augmente. Les considérer uniquement comme des courroies de transmission revient à fragiliser le maillon dont dépend une grande partie du changement. Avant de demander aux managers comment ils vont embarquer leurs équipes, les dirigeants gagneraient donc à leur poser une autre question, beaucoup plus simple : "De quoi avez-vous besoin, vous, pour tenir et réussir cette transformation ?".

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